La grande panne : mais que se passe-t-il sur le marché de l’emploi ?

Publié le 28 avril 2026


Entre hausse du chômage, chute de l’intérim et fractures générationnelles, le marché de l’emploi français entre dans une phase de dégradation plus profonde, révélant des déséquilibres anciens jamais résolus.Atlantico : Que montrent les données récentes sur l'emploi en France par âge, région et secteur ? Est-ce un retournement ponctuel ou structurel ?
Michel Ruimy : Le diagnostic est sans équivoque : le marché du travail français a basculé. Le retournement amorcé en 2024 s’est installé en 2025. Les indicateurs avancés confirment cette inflexion : le PMI composite est tombé à 47,6 en avril, son plus bas niveau depuis quatorze mois, et le PMI des services est passé sous la barre des 50 pour le troisième mois consécutif.
L’intérim recule fortement, comme le confirment les agences de travail temporaire, qui décrivent une situation plus sombre que les statistiques officielles. Le nombre de demandeurs d’emploi de la catégorie A augmentent de 6,8% sur un an, et le chômage devrait atteindre 7,9% fin 2025, puis 8,1% au printemps 2026, soit 2,5 millions de chômeurs au sens du BIT.
Les entreprises sont désormais réticentes à l’idée d’embaucher. Elles allongent les heures de travail ou ont recours à l’intérim - un indicateur avancé du marché du travail - car elles peuvent y mettre fin rapidement si l’activité ne suit pas. Le fait même que ce mécanisme d’ajustement se contracte indique que les entreprises ne voient guère de perspectives d’amélioration.
La fracture est d’abord générationnelle. Le taux de chômage des jeunes (16 24 ans) repasse au dessus de 18%, mais les données les plus récentes montrent une réalité encore plus brutale : il pourrait atteindre 21,5%, soit +2,8 points sur un an. L’apprentissage perd de son efficacité protectrice. Celui des « 25 49 ans » se rapproche de 6,5 7% et celui des seniors (50 ans et plus) progresse - +7,8% sur un an - en lien avec la réforme des retraites, avec un risque de basculer dans un chômage de longue durée.
La géographie confirme cette dégradation. Le ralentissement est national. Les régions industrielles ou en reconversion (Hauts de France, Grand Est) restent au dessus de la moyenne nationale sur le long terme, tandis que le sud (Occitanie, PACA) demeure structurellement fragile. Même l’Île de France, longtemps préservée, voit son taux remonter autour de 7% et figure, avec la Nouvelle Aquitaine, parmi les régions où la chute de l’intérim est la plus marquée.es secteurs en portent également la trace. Les services marchands ralentissent nettement, en particulier l’intérim, le commerce et l’hôtellerie restauration. Les chiffres des agences montrent un recul moyen de l’intérim de 4,6% en 2025, avec des baisses très marquées dans les services (-8,6%), les transports (-13,8%), le commerce (-9,9%), et surtout les fonctions administratives (-16,4%). Le BTP est en déclin, alors que l’industrie et la Défense résistent encore, mais sans dynamique d’embauche.

l ne s’agit pas d’un simple trou d’air. Ce retournement cyclique révèle des fragilités persistantes : inadéquation des compétences, segmentation du marché du travail et dépendance aux politiques publiques. Le chômage baisse en phase de croissance, puis remonte dès que le cycle se retourne, une singularité française.
Philippe Crevel : Le taux de chômage en France se situe aujourd’hui aux alentours de 7,9 %, en légère remontée depuis 2025 où un point bas avait été atteint autour de 7,4 %. Il y a donc une dégradation de la situation de l’emploi depuis un peu plus d’un an, en lien avec le ralentissement de l’économie et la fin d’une période d’aides importantes de l’État aux entreprises durant la période Covid et la période de guerre en Ukraine.On observe une augmentation des faillites d’entreprises : environ 60 000 par an, contre 35 000 pendant la période Covid et post‑Covid. Ce contexte économique moins porteur contribue à la hausse du chômage, en particulier chez les jeunes. Le taux de chômage des 15‑24 ans est aujourd’hui autour de 21,5 %, contre environ 19 % en 2025.
Sur les secteurs, la dégradation touche surtout le travail temporaire, l’intérim ayant beaucoup souffert ces derniers mois. Le commerce est également affecté, notamment avec la faillite de certains réseaux de franchise. Dans l’industrie, les pertes d’emplois sont limitées : ce sont plutôt des micro‑marchés qui souffrent, pas des régions entières. L’Île‑de‑France, longtemps porteuse, l’est un peu moins, en lien avec la chute de l’industrie automobile ces deux‑trois dernières années.Philippe Crevel : Nous ne sommes pas retombés dans un chômage aussi important que dans les années 1990‑2000 où il atteignait 10 %. Aujourd’hui, il est autour de 8 %, mais il y a une dégradation. La France n’a pas réussi à se rapprocher de la situation de l’Allemagne ou des Pays‑Bas, en partie pour des raisons démographiques.
L’Allemagne et les pays d’Europe du Nord ont une démographie beaucoup moins porteuse que la nôtre. Certes, la situation démographique française se dégrade, mais avec un retard par rapport aux autres pays européens. L’Italie, par exemple, a une démographie très défavorable mais un chômage élevé malgré tout.
En France, la population active est encore en augmentation et ne devrait diminuer qu’au‑delà de 2030, selon les politiques migratoires. Le facteur démographique ne joue donc pas en faveur d’une baisse du chômage. Par ailleurs, le chômage des jeunes reste structurellement élevé, avec un taux important de jeunes ni en emploi ni en formation, bien supérieur à celui des partenaires européens, ce qui contribue au sous‑emploi général.Michel Ruimy : La démographie aurait dû desserrer l’étau. Mais le mal français est structurel. Ces dernières années, la population active a progressé, chaque année, en moyenne, de 180 000 personnes, tandis que l’économie en créait environ 150 000 : un déficit structurel qui n’a jamais été comblé, pas même en phase de croissance.Le cœur du dysfonctionnement tient à l’appariement : les entreprises recherchent des compétences spécifiques que ne possèdent pas une partie de la population active. De plus, elles « ne veulent pas embaucher » dans un contexte très risqué, où l’investissement devient aventureux et où les tensions géopolitiques, notamment au Moyen Orient, agissent comme un amplificateur d’incertitudes.
Par ailleurs, la montée en gamme, l’automatisation et la digitalisation réduisent les emplois intermédiaires alors qu’en parallèle, le marché du travail reste dual : d’un côté, les CDI protégés ; de l’autre, les contrats courts et l’intérim.Quel bilan tirer des années Macron en matière d’emploi, sachant que le taux de chômage français a globalement évolué au même rythme que celui de la zone euro tout en restant supérieur à la moyenne européenne ?
Philippe Crevel : Emmanuel Macron a bénéficié d’une période de baisse du chômage qui avait commencé avant son arrivée au pouvoir. François Hollande avait inversé la courbe du chômage trop tard pour en tirer bénéfice, mais la baisse s’est poursuivie : de 10 % à 7,4 % entre 2017 et 2024, une baisse inédite depuis près de 40 ans.
Le bilan en matière d’emploi jusqu’en 2024 était globalement positif, même si le taux de chômage restait supérieur à la moyenne de la zone euro. Le point bas a été de 7,3 %. Mais la remontée actuelle est plus forte que celle observée dans la zone euro. Elle est liée au ralentissement de la croissance, au choc du coût de l’énergie et aux mutations des structures de production, notamment liées au digital et aux modes de commercialisation.
Michel Ruimy : Le chômage a reculé de 9,5% en 2017 à environ 7% en 2022, avant de remonter. Cependant, au cours de la dernière décennie, la performance de la France est restée systématiquement supérieure à la moyenne de la zone euro, y compris durant les périodes de baisse.Les réformes ont certes fluidifié le marché du travail, mais sans transformation profonde. Le pays souffre d’une inadéquation des compétences, d’une faiblesse industrielle et d’une dépendance au cycle.
De surcroît, une part importante des créations d’emplois repose sur des aides publiques, ce qui pose la question de la soutenabilité.
Distingue-t-on déjà les effets de l’IA sur les recrutements ?
Michel Ruimy : Il est difficile d'isoler l'effet de l'intelligence artificielle sur l’emploi dans les statistiques globales. Pour l’instant, ce signal est encore noyé dans le bruit conjoncturel.
Les entreprises rationalisent, automatisent et ajustent leurs besoins, ce qui peut freiner certains recrutements. On observe cependant des signaux sectoriels : - 16,4 % dans les fonctions de support et administratives, contraction des services qualifiés, témoignages de cadres et de jeunes diplômés décrivant un marché « grippé ». Mais il y a aussi des effets inverses. L’IA crée en effet de nouveaux besoins en compétences, en données, en ingénierie et en supervision des systèmes.
À moyen terme, l'impact sera toutefois structurel. L’IA va accentuer la polarisation du marché du travail, avec une forte demande pour les profils qualifiés et une pression accrue sur les emplois intermédiaires et répétitifs. Autrement dit, l’IA n’est pas encore la cause visible du retournement de situation. Mais elle prépare déjà les lignes de fracture futures.À quoi faut‑il s’attendre pour 2025‑2026, notamment dans un contexte pré‑présidentiel, en termes de chômage, de créations d’emplois et de comportements des entreprises ?
Philippe Crevel : Le contexte économique est très difficile, en raison de la guerre au Moyen‑Orient qui a provoqué une hausse du coût des combustibles de 40 % (carburants, pétrole, gaz). C’est le deuxième choc énergétique majeur en cinq ans, ce qui pèse sur la croissance et donc sur la capacité à générer de l’emploi.
S’ajoute un contexte politique national incertain concernant les programmes économiques qui seront mis en œuvre. Certains programmes sont partiellement dévoilés, d’autres restent flous. Cette incertitude, ainsi que les craintes liées à l’élection de 2027, peut conduire des chefs d’entreprise à se prémunir et à licencier de manière préventive. Il n’est donc pas impossible que la dégradation du marché de l’emploi soit plus forte que prévu, liée à des effets de précaution.
Pour l’après‑2027, il est difficile de prévoir les effets sur le chômage et l’emploi, car tout dépendra des orientations économiques. Un système peu coopératif au niveau européen, avec des tensions sur les finances publiques, pourrait pénaliser la conjoncture. À l’inverse, un fort ralentissement des prélèvements obligatoires pour répondre aux problèmes de dépenses publiques pourrait aussi entraîner un ralentissement accru, défavorable à l’emploi.
Michel Ruimy : Le temps politique et le temps économique n’étant pas les mêmes, les chiffres du chômage resteront toujours un chiffre « politique ». Les projections convergent néanmoins dans le même sens : Le taux de chômage devrait remonter (OFCE : 8,2% fin 2026 ; Banque de France : 7,8%) avec un impact immédiat sur les jeunes et un ancrage durable dans le chômage de longue durée pour les seniors.
L’approche de l’échéance présidentielle constitue une contrainte politique majeure : les diagnostics seront édulcorés, les dispositifs publics seront de retour mais resteront conjoncturels tandis que la dégradation du marché du travail restera sous traitée et chaque ralentissement produira mécaniquement le même résultat.

source :atlantico.fr